L'autre affaire
Les WTFMS
Des gamins de l'île, un groupe punk, un concert vide, et un corps là où il n'aurait jamais dû être.
Personne ne sait vraiment ce que veut dire le sigle, et c'était très bien comme ça : les WTFMS n'ont jamais rien expliqué à personne. Quatre lettres taguées à la bombe sur les murs du port, un logo baveux gratté sur les pupitres de l'école, et une réputation qui les précédait de ruelle en ruelle. Contrairement à ce qu'on raconte parfois, ils ne venaient pas du continent : c'étaient des gamins d'ici, nés à Dunvarra, qui avaient grandi entre les docks, les hangars et le pub.
Des petits voyous, disaient les vieux. Le genre à foutre la merde partout : bagarres à la sortie du bal, casiers de pêcheurs renversés, tags sur la façade de la mairie, provocations à la messe, deux-trois vols qui n'ont jamais été prouvés. Ils crachaient sur l'ordre des familles, se moquaient du Kirk, et faisaient un boucan d'enfer dans un garage de la zone industrielle qu'ils avaient transformé en local de répète.
Ils n'avaient rien à eux, sauf le bruit. Alors ils en ont fait une arme, puis une musique, puis un nom.
Car de tout ce chahut est né un groupe, punk, sale, trop fort, que l'île a fini par connaître. On les détestait et on les fredonnait en même temps. Quelques parents, qui les avaient vus grandir, gardaient même leurs cassettes en douce : entendre « Bande de Tarés à Dunvarra » beugler d'une fenêtre, c'était le petit vent de révolte qui manquait à Dunvarra. Quand on annonça qu'ils joueraient le 28 juin, la moitié de l'île haussa les épaules, et l'autre moitié, discrètement, se réjouit.
Le 28 juin, la scène est restée vide. Les amplis n'ont jamais chauffé. Les WTFMS ne sont pas venus.
La disparition
D'abord, on a cru à une frasque de plus : une cuite, une embrouille, une nuit en cellule à cuver. Ceux qui les aimaient, les fans, les cadets qui les prenaient pour des héros, les parents qui ne l'auraient jamais avoué, n'y ont pas cru. Des voyous, oui ; mais des voyous qui ne rataient jamais l'occasion de faire du bruit devant du monde. Alors on s'est mis à les chercher : les pubs, le port, les fermes, et ce coin de zone industrielle où ils répétaient.
Ce qu'on y a trouvé n'était pas une gueule de bois. C'était un corps.
Le cadavre de la zone industrielle
On l'a découvert là-bas, entre les hangars et la ferraille, sur la terre ferme. Et c'est ce détail, minuscule, qui a tout changé pour ceux qui comprennent l'île.
La différence qui accuse
Le Pacte tue en secret et rend toujours ses morts à la mer, jamais un corps abandonné sur le sol. Or celui-là était resté à terre, exposé, presque montré. Conclusion que tout enquêteur finit par tirer : ce ne sont pas les tueurs du Pacte. C'est quelqu'un d'autre, quelqu'un qui ne connaissait pas les règles, ou qui s'en fichait.
Deux affaires, donc, qui saignent en même temps sur la même île, et qu'il ne faut surtout pas confondre. D'un côté, la vieille dette de 1722 : méthodique, silencieuse, engloutie. De l'autre, ceci : brutal, bâclé, laissé au grand jour. Le Pacte a trois siècles de discipline. Ceux qui ont fait taire les WTFMS, eux, ont paniqué, ou ont voulu qu'on voie. Reste à savoir qui, à Dunvarra, avait assez de comptes à régler avec une bande de petits punks pour aller jusque-là.
La cassette
Il restait une chose des WTFMS : une K7. Une cassette qui circulait de main en main entre les fans, comme une relique de mauvais garçons. Ceux qui ont pris la peine de l'écouter jusqu'au bout, vraiment jusqu'au bout, au-delà des chansons, y ont entendu autre chose. De quoi courir prévenir la police. De quoi transformer une bande de garage en pièce à conviction.
C'est par là que l'enquête a basculé : des fans devenus enquêteurs, une poignée de villageois enfin prêts à parler, un flic à qui l'on amène tour à tour un cadavre et une cassette. La mission n'a jamais été de venger un groupe de punks. Elle a été, très simplement, d'identifier les tueurs, au pluriel, avant que la brume ne referme l'affaire comme elle referme tout, ici.
Les seuls à pouvoir partir
Il y a pourtant une chose que les WTFMS ignoraient d'eux-mêmes. À Dunvarra, une règle ne pardonne pas : qui est né sur l'île ne peut jamais vraiment la quitter, la mer finit toujours par le ramener, ou par le prendre. Les WTFMS, eux, se croyaient des enfants du pays, purs produits des docks, du pub et des ruelles. En vérité, ils avaient tous été adoptés : aucun n'était né à Dunvarra. Sans le savoir, ils étaient les seuls habitants capables de partir pour de bon.
Peut-être est-ce pour cela qu'ils dérangeaient tant. Peut-être est-ce pour cela, aussi, qu'on a voulu les faire taire avant qu'ils ne comprennent ce qu'ils étaient, et ce qu'ils pouvaient faire que personne d'autre ne pouvait.
Ce que l'île en retient
- Les WTFMS étaient des gamins de Dunvarra, de petits voyous punks qui « foutaient la merde partout », devenus un groupe connu de toute l'île.
- Attendus à leur concert du 28 juin, ils ne sont jamais arrivés. Au moins l'un d'eux a fini mort dans la zone industrielle.
- Le corps laissé à terre prouve que ce n'est pas le Pacte : d'autres mains, d'autres mobiles.
- Une cassette contient la clé, et c'est un civil, pas un initié, qui l'a mise entre les mains de la police.
- Contrairement à tous les autres, ils pouvaient vraiment quitter l'île : ils avaient été adoptés, jamais nés à Dunvarra, sans même le savoir.
Aujourd'hui encore, quand quelqu'un met leur musique et qu'elle grésille dans le vent, un ancien baisse les yeux. On ne saura sans doute jamais ce que voulait dire leur nom. On sait seulement que Dunvarra les a avalés comme le reste, et que, cette fois, la mer n'y était pour rien.
Le Pacte rend ses morts à la mer.
Les WTFMS, on les a laissés à terre.